L'internet existe comme un océan sans limites d'informations où chaque enfant pourrait découvrir une communauté ou une vocation. On nous dit que les réseaux sociaux sont un pont entre le local et le mondial qui permet à un adolescent d'un village de montagne d'être témoin de l'histoire d'un continent lointain. Cependant, cette liberté se heurte inévitablement aux murs de nouvelles réglementations. La participation nécessite une signature numérique d'un parent. La visibilité est supprimée par algorithme à moins que l'utilisateur n'ait dépassé un âge spécifique. La promesse du village numérique est devenue une série de communautés fermées.
Le Vietnam débat actuellement d'une proposition qui traite le monde numérique comme une bibliothèque où les enfants sont autorisés à naviguer mais jamais à parler. Selon un projet de décret du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, les utilisateurs de moins de 16 ans conserveraient leurs comptes de réseaux sociaux mais perdraient la capacité de publier, de commenter ou de réagir au contenu. Ils sont de fait mis en sourdine. Cette version d'une interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes est la plus inhabituelle à ce jour car elle se concentre sur le silence plutôt que sur la suppression. La proposition exige que ces comptes soient enregistrés sous le nom d'un parent. Ce parent est alors responsable de la surveillance de tout ce que l'enfant voit et de la durée de sa connexion.
Je me souviens avoir été assis dans un petit café de la rue Hang Gai à Hanoï l'année dernière. Deux adolescents étaient assis l'un en face de l'autre, leurs visages illuminés par la lumière bleue de leurs téléphones. Ils communiquaient par des réactions et des commentaires sur leurs publications respectives tout en étant assis à soixante centimètres l'un de l'autre. C'est l'habitus de l'adolescent moderne. Si le gouvernement vietnamien adopte ce décret, cette performance sociale spécifique s'arrêtera. Ils seront connectés, mais ils seront spectateurs. Au niveau individuel, cela transforme la plateforme d'un espace social en une télévision numérique.
Le Vietnam fait partie d'un mouvement plus large qui cherche à reconquérir le paysage numérique face à l'énergie chaotique de la jeunesse. L'Australie est devenue le premier pays au monde à mettre en œuvre une interdiction complète pour les enfants de moins de 16 ans en décembre 2025. Cette loi bloque l'accès aux principales plateformes comme Facebook, Instagram, TikTok et X. Les entreprises qui ne s'y conforment pas s'exposent à des amendes allant jusqu'à 49,5 millions AUD. Le gouvernement australien insiste sur le fait que les plateformes doivent utiliser plusieurs méthodes de vérification. Elles ne peuvent plus se contenter d'un utilisateur saisissant simplement son année de naissance.
En prenant du recul, cette tendance est une réaction à l'atomisation de la vie moderne. Dans de nombreuses villes, le traditionnel « tiers-lieu » a disparu. Le terrain de jeu et la place du village étaient autrefois les principaux sites de développement social. Lorsque ces espaces physiques sont devenus moins accessibles ou semblaient moins sûrs, le flux numérique est devenu le nouveau jardin public. Aujourd'hui, les gouvernements ferment également ce jardin. La France a adopté une loi le 21 juillet qui interdit les réseaux sociaux à toute personne de moins de 15 ans. Le gouvernement français prévoit également d'interdire les téléphones portables dans les lycées à partir de septembre. Il s'agit d'une tentative de forcer un retour à la présence physique.
De nombreuses nations s'orientent vers des barrières législatives similaires. La logique est souvent la même : protection contre le cyber-harcèlement, l'addiction et la conception addictive des réseaux sociaux. Le tableau suivant illustre l'état actuel de ces restrictions à travers le monde.
| Pays | Limite d'âge | Statut de la législation |
|---|---|---|
| Australie | Moins de 16 ans | Mise en œuvre (déc. 2025) |
| France | Moins de 15 ans | Loi adoptée (21 juillet) |
| Royaume-Uni | Moins de 16 ans | Proposée pour 2027 |
| Grèce | Moins de 15 ans | Débute en janvier 2027 |
| Danemark | Moins de 15 ans | Objectif 2026 |
| Espagne | Moins de 16 ans | En attente d'approbation |
| Indonésie | Moins de 16 ans | Plan annoncé en mars 2026 |
| Vietnam | Moins de 16 ans | Projet de décret (Politique de mise en sourdine) |
Au Canada, le gouvernement a introduit en juin un projet de loi sur la sécurité numérique qui permet aux géants des réseaux sociaux d'éviter une interdiction uniquement s'ils prouvent qu'ils ont des politiques pour protéger les jeunes utilisateurs. Pendant ce temps, au Royaume-Uni, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé une interdiction pour les enfants de moins de 16 ans qui prendrait effet d'ici le printemps 2027. Il reconnaît les défis d'application mais reste engagé envers cette politique. Curieusement, les services de messagerie comme WhatsApp sont souvent exclus de ces interdictions. Cela suggère que les gouvernements considèrent les réseaux sociaux publics comme la menace principale, tandis que la communication numérique privée reste une nécessité tolérable.
Sur le plan linguistique, le mot « muet » a subi un changement profond. Il décrivait autrefois une incapacité physique à parler ou un choix de rester silencieux. Dans le contexte de la proposition du Vietnam, il s'agit d'un état technique forcé. Lorsqu'un gouvernement met une génération en sourdine, il modifie le discours de l'enfance. Les réseaux sociaux sont un site archéologique où nous pouvons voir l'évolution du langage à travers l'argot et les tendances. Si les adolescents ne sont plus autorisés à contribuer à ce site, le registre numérique de leur vie devient vide.
Cette politique reflète ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la modernité liquide. Nos contrats sociaux sont dans un état de flux et d'incertitude constants. Les règles de l'internet changent aussi vite que les algorithmes. En mettant les enfants en sourdine, l'État tente de geler une partie de cette réalité liquide. Ils veulent préserver une version de l'enfance qui soit passive et protégée. Paradoxalement, cela ne fera peut-être que pousser la conversation plus loin dans la clandestinité. L'histoire montre que lorsque les canaux formels de communication sont fermés, des canaux informels et souvent plus dangereux émergent.
Dans les coulisses de cette tendance se trouve une poussée massive pour la vérification de l'âge. C'est là que le sociologique rencontre le technique. Pour prouver qu'un utilisateur a plus de 16 ans, les plateformes exigent souvent des données biométriques ou une identification gouvernementale. Les critiques d'organisations comme Amnesty Tech soutiennent que ces mesures sont intrusives. Ils suggèrent que de telles interdictions ignorent les réalités des jeunes générations qui sont déjà profondément intégrées dans la vie numérique. Pour de nombreux enfants, leur identité sociale n'est pas une chose distincte de leur présence numérique — c'est une seule et même chose.
L'Espagne va encore plus loin. Le gouvernement espagnol cherche à faire adopter une loi pour rendre les dirigeants de réseaux sociaux personnellement responsables des discours de haine sur leurs plateformes. Il s'agit d'un passage de la responsabilité d'entreprise à la responsabilité individuelle. Cela souligne une impatience croissante face au manque d'autorégulation au sein de l'industrie technologique. En termes quotidiens, cela signifie que les personnes qui construisent ces plateformes se voient désormais dire d'agir comme des parents sous peine de conséquences.
L'approche du Vietnam concernant les jeux vidéo est également un signe d'anxiété systémique. Le pays veut limiter le jeu pour les utilisateurs de moins de 16 ans à 60 minutes par jour et par jeu. C'est une intervention directe dans les routines quotidiennes de millions de familles. Elle considère la technologie comme un régime de restauration rapide qui nécessite un contrôle strict des portions. Bien que l'objectif soit de réduire l'addiction, cela retire également à l'enfant la capacité de gérer son propre temps.
En fin de compte, ces interdictions mondiales sont un mécanisme d'adaptation collectif pour une société qui peine à comprendre l'impact de l'économie de l'attention. Nous tentons de construire des clôtures numériques autour d'une génération qui est née sans elles. Le résultat est une expérience fragmentée du monde. Certains enfants auront accès, tandis que d'autres seront mis en sourdine. Certains seront supervisés par des parents, tandis que d'autres trouveront des moyens de contourner les filtres.
Alors que nous regardons ces lois entrer en vigueur de Londres à Hanoï, nous devrions observer nos propres habitudes. Nous pourrions nous demander si le silence que nous imposons à la jeunesse est le reflet de notre propre incapacité à trouver un équilibre. Peut-être que la solution n'est pas une interdiction totale, mais une reconstruction des espaces physiques que les réseaux sociaux ont remplacés. Nous devrions envisager de réclamer les moments banals d'interaction face à face qui ne nécessitent ni connexion ni surveillance parentale.
Sources :



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