Pourquoi deux personnes vivant à quinze kilomètres de distance voient-elles des écrans de configuration différents sur un modèle de téléphone identique ? Si vous achetez un nouvel appareil Android à Strasbourg, en France, vous recevez un menu de moteurs de recherche parmi lesquels choisir. Si vous achetez ce même téléphone à Bâle, en Suisse, à seulement un court trajet en train, le menu a disparu. Google est le moteur par défaut. Cette disparition soudaine est au cœur d'une nouvelle enquête du gendarme de la concurrence suisse, la Commission de la concurrence, ou COMCO. Cette initiative suggère que les frontières numériques deviennent aussi réelles que les frontières physiques, même lorsque la technologie sous-jacente est la même.
Pour comprendre pourquoi un simple écran de configuration est important, nous devons examiner le concept de friction. Dans le monde de la conception logicielle, la friction est toute étape supplémentaire qui se dresse entre un utilisateur et une action. La plupart des gens sont des créatures d'habitudes qui suivent la voie de la moindre résistance. Lorsque vous achetez un smartphone moderne, vous voulez l'utiliser immédiatement. Chaque pression supplémentaire ou menu de sélection ressemble à un obstacle. Les entreprises technologiques savent que la personne qui définit le paramètre par défaut est celle qui remporte la part de marché.
Les paramètres par défaut sont l'équivalent numérique de l'emplacement privilégié en rayon dans un supermarché physique. Si une épicerie place une marque spécifique de céréales à hauteur des yeux et cache toutes les autres au sous-sol, la plupart des acheteurs achèteront celle qu'ils voient en premier. Pendant des années, Google a été la marque à hauteur des yeux sur chaque téléphone Android. Des rivaux comme DuckDuckGo ou Ecosia devaient espérer que les utilisateurs soient assez motivés pour aller dans les paramètres, trouver le bon menu et changer manuellement leur moteur de recherche. La plupart des utilisateurs ne l'ont jamais fait.
L'écran de choix était un outil pour briser ce cycle. Il forçait le téléphone à poser une question à l'utilisateur : quel moteur de recherche voulez-vous vraiment ? En présentant cette liste lors de la configuration initiale, le choix est devenu une partie intégrante du processus d'accueil. Cela a éliminé la friction consistant à fouiller plus tard dans les menus de paramètres. Désormais, en Suisse, cette friction est de retour. Google a supprimé l'écran de choix pour les utilisateurs suisses, se transformant ainsi en réponse automatique à une question qu'il ne pose plus.
La raison de ce changement est une question de géographie et de droit. L'Union européenne dispose d'une législation puissante appelée le Digital Markets Act, ou DMA. Cette loi identifie certaines entreprises technologiques massives comme des « contrôleurs d'accès » (gatekeepers). Parce que ces entreprises contrôlent les plateformes où d'autres entreprises sont en concurrence, elles doivent suivre des règles strictes pour garantir l'équité. L'une de ces règles est l'obligation d'afficher des écrans de choix.
La Suisse occupe une position unique. Elle se situe au cœur géographique de l'Europe, mais elle n'est membre ni de l'Union européenne ni de l'Espace économique européen. Cela signifie que le DMA ne s'applique pas sur le sol suisse. Pendant plusieurs années, le gouvernement suisse a supposé que cela n'aurait pas d'importance. En 2023, un groupe de coordination fédéral a suggéré que des entreprises comme Google appliqueraient probablement les règles de l'UE à la Suisse de toute façon. Leur logique était simple : il est moins coûteux de gérer une seule version d'une plateforme logicielle pour toute l'Europe que de construire une version spéciale juste pour le marché suisse.
Google a maintenant testé cette hypothèse et l'a trouvée erronée. En supprimant l'écran de choix en Suisse tout en le maintenant dans l'UE, l'entreprise a démontré que la valeur du contrôle du moteur de recherche par défaut est supérieure au coût du maintien d'une configuration logicielle distincte pour les utilisateurs suisses. Le pari du gouvernement suisse sur la commodité des entreprises a échoué. En conséquence, les utilisateurs suisses ont désormais une expérience numérique différente de celle de leurs voisins en Allemagne, en France ou en Italie.
Les moteurs de recherche sont l'épine dorsale invisible de l'internet moderne. Ils sont le principal moyen par lequel nous naviguons dans la vaste mer de données disponibles en ligne. Cependant, la recherche est également une activité extrêmement coûteuse à exploiter. Elle nécessite des fermes de serveurs massives, une exploration constante du web et des algorithmes complexes pour trier des milliards de pages. Google domine ce marché parce qu'il possède le plus de données et les systèmes les plus perfectionnés.
Lorsqu'un utilisateur est orienté vers Google par défaut, cela crée un cycle qu'il est difficile pour les concurrents de briser. Plus d'utilisateurs entraînent plus de données, ce qui conduit à de meilleurs résultats de recherche et à plus de revenus publicitaires. Ces revenus sont ensuite utilisés pour améliorer davantage la technologie. Si des rivaux comme DuckDuckGo ne peuvent même pas faire figurer leur nom sur un écran de configuration, ils perdent la chance de lancer ce cycle.
La COMCO craint que la suppression de l'écran de choix ne crée une restriction illicite de la concurrence. En vertu du droit suisse des cartels, les entreprises occupant une position dominante sur le marché ont la responsabilité de ne pas utiliser ce pouvoir pour bloquer leurs rivaux. En rendant plus difficile pour les utilisateurs suisses de trouver et de sélectionner d'autres moteurs de recherche, Google pourrait construire un mur autour de sa part de marché. L'enquête préalable déterminera si ce mur est suffisamment haut pour déclencher une action en justice formelle.
La Suisse a son propre projet de régulation des plateformes, mais il n'est pas tout à fait ce qu'il semble être. Le Conseil fédéral travaille sur un projet de loi intitulé Loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche. Cela semble être la solution au problème, mais les détails racontent une autre histoire. Ce projet de loi est calqué sur le Digital Services Act (DSA) de l'UE plutôt que sur le Digital Markets Act (DMA).
Il existe une différence subtile mais cruciale. Le Digital Services Act se concentre sur la modération des contenus, la transparence et la sécurité. Il traite de la manière dont les entreprises gèrent les discours de haine ou les produits illégaux. Il ne traite pas des mécanismes concurrentiels des paramètres par défaut ou du comportement des contrôleurs d'accès. C'est le rôle du Digital Markets Act. Même si le projet de loi suisse est adopté, il se pourrait qu'il n'oblige pas Google à rétablir l'écran de choix. De plus, cette loi ne devrait pas atteindre le parlement suisse avant fin 2026 ou début 2027. Cela laisse un vide de plusieurs années où les utilisateurs suisses se trouvent effectivement dans un no man's land réglementaire.
Pour l'utilisateur moyen en Suisse, l'impact immédiat est un manque de transparence. Lorsque vous allumez un nouveau téléphone Android, vous pourriez même ne pas réaliser que d'autres moteurs de recherche sont disponibles. Vous vous connectez simplement à votre compte Google et commencez à naviguer. C'est la définition même d'une expérience fluide, mais c'est une fluidité qui profite davantage au fournisseur de services qu'au consommateur.
D'un point de vue pratique, vous avez toujours le pouvoir de changer votre moteur de recherche. Vous pouvez ouvrir le navigateur Chrome, aller dans les paramètres et sélectionner un autre fournisseur. Vous pouvez télécharger un navigateur entièrement différent. Le problème est que la plupart des gens ne font pas ces démarches. La suppression de l'écran de choix est un pari sur l'inertie humaine. Google parie que vous ne prendrez pas la peine de chercher ce qui n'est pas juste devant vous.
Du côté du marché, cette situation crée un internet fragmenté. Nous nous éloignons d'un web mondial où tout le monde dispose des mêmes outils pour nous diriger vers un web régional où vos droits et vos options dépendent de vos coordonnées GPS. Si vous accordez de l'importance aux moteurs de recherche axés sur la vie privée ou aux outils spécialisés, vous devez désormais faire plus d'efforts pour les obtenir en Suisse qu'il y a un an.
L'enquête de la COMCO rappelle que les entreprises technologiques ne sont pas des acteurs neutres. Ce sont des entités à but lucratif qui optimiseront leurs produits en fonction de l'environnement juridique local. Lorsqu'un gouvernement choisit de ne pas réglementer, il fait le choix de laisser le leader du marché fixer les règles. Dans ce cas, Google a choisi de revenir à un monde où son moteur de recherche est le seul que vous voyez dès le premier jour.
Les utilisateurs devraient observer leurs habitudes numériques. Nous confondons souvent la commodité avec la meilleure option possible. La prochaine fois que vous configurerez un appareil ou utiliserez une barre de recherche, rappelez-vous que le logiciel vous pousse dans une direction spécifique. Savoir si cette incitation est légale en Suisse est une question à laquelle la COMCO répondra dans les mois à venir. En attendant, les utilisateurs suisses restent dans une position unique où leurs choix numériques sont plus restreints que ceux de leurs voisins immédiats.



Notre solution de messagerie cryptée de bout en bout et de stockage en nuage constitue le moyen le plus puissant d'échanger des données en toute sécurité, garantissant ainsi la sûreté et la confidentialité de vos données.
/ Créer un compte gratuit